Les mères sous-estiment l’impact du temps partiel sur leur retraite

Nous reproduisons ici un article paru dans 24 Heures le 18 mai 2026.

Moins de 10% des femmes évaluent correctement l’impact de leur taux d’activité sur leur retraite. Selon une étude, une simple vidéo explicative suffit pourtant à revoir leurs choix.

L’une des plus grandes fuites sur le marché du travail suisse commence souvent à la naissance du premier enfant: les femmes bien formées réduisent leur temps de travail et ne l’augmentent pratiquement plus par la suite. Augmenteraient-elles leur taux d’occupation si elles connaissaient mieux les conséquences financières à long terme du travail à temps partiel? C’est la question à laquelle l’économiste suisse Ursina Schaede, de l’Université américaine Tufts, et son équipe ont tenté de répondre en étudiant les mères suisses qui travaillent à temps partiel.

Les mères interrogées dressent un constat sans équivoque: lors du choix de leur taux d’activité après la naissance, le bien-être de l’enfant arrive en tête de leurs priorités. Viennent ensuite le temps en famille et la flexibilité des horaires de travail. Environ un tiers d’entre elles pointent les questions financières immédiates, notamment les frais de garde. En revanche, seules 11% intègrent les enjeux financiers à long terme dans leur réflexion, tels que la prévoyance vieillesse ou l’indépendance économique.

Les chercheurs ont donc voulu savoir plus précisément comment les mères évaluent les conséquences financières de leurs décisions en matière de taux d’occupation. «Nous avons été surpris par le fait que de nombreuses mères disent qu’il ne vaut pas la peine de travailler davantage à cause des frais de garde», note Ursina Schaede. L’étude a révélé l’ampleur de cette perception: environ 30% des mères estiment que les frais de garde à court terme dépassent les avantages à long terme en termes de revenu et de retraite si elles augmentent durablement leur temps de travail. Près d’un quart considéraient qu’une augmentation du taux d’activité n’en valait pas la peine financièrement – alors que les calculs montraient le contraire.

Un constat particulièrement frappant: beaucoup sous-estiment les conséquences à long terme du travail à temps partiel. Moins de 10% d’entre elles évaluent correctement l’impact d’un taux d’occupation réduit sur leur future retraite. Les répercussions sur la carrière et l’évolution salariale sont également souvent minimisées.

Vers de meilleures connaissances financières en Suisse

Sur cette base, les chercheurs ont lancé un essai de plusieurs années auprès de 2359 enseignantes de l’école obligatoire, ayant un ou plusieurs enfants et étant engagées à temps partiel en Suisse alémanique. Une partie d’entre elles ont visionné une vidéo d’information et ont eu accès à un calculateur leur montrant les conséquences personnelles à long terme du travail à temps partiel.

L’effet a été sans appel: les femmes qui avaient sous-estimé les coûts à long terme du travail à temps partiel ont augmenté leur taux d’activité de près de 4% en moyenne en l’espace d’un an. Concrètement, environ deux femmes sur cinq ont ensuite travaillé une demi-journée de plus par semaine. «Nous avons trouvé particulièrement remarquable qu’une campagne d’information simple et peu coûteuse puisse déjà modifier nettement les comportements», souligne Ursina Schaede.

Sur le plan financier, c’est une aubaine: si les enseignantes, dès 40 ans en moyenne, augmentent leur taux d’activité de seulement 4%, elles gagnent environ 130’000 francs supplémentaires au cours de leur carrière, selon les calculs d’Ursina Schaede. À cela s’ajoutent quelque 40’000 francs d’épargne supplémentaire dans leur caisse de pension. L’écart de revenus et de rentes entre enseignants et enseignantes pourrait ainsi se réduire de près de 20%.

Ursina Schaede part du principe que des effets similaires seraient également possibles dans d’autres branches. Un simple calculateur de retraite comme Cash or Crash d’Alliance F pourrait déjà avoir un impact si les femmes réalisaient à quel point les différents taux d’occupation influencent leur prévoyance future. Pour sensibiliser davantage de femmes à ces différences, on pourrait les rendre directement visibles sur le certificat de la caisse de pension ou impliquer davantage les employeurs dans l’information.

Toutes les participantes n’ont d’ailleurs pas accueilli favorablement ces chiffres, admet Ursina Schaede. Certaines ont critiqué le fait que le temps passé avec les enfants avait aussi une valeur non financière. Ursina Schaede souligne qu’il s’agit en fin de compte de décisions personnelles, mais que les femmes devraient idéalement disposer de toutes les informations pertinentes.

Pour limiter les risques financiers à la retraite, la Conférence suisse des déléguées à l’égalité (CSDE) recommande de maintenir un taux d’activité moyen d’au moins 70% tout au long de la vie professionnelle.

Quatre mères sur cinq sont à temps partiel

En Suisse, la part des mères qui travaillent a fortement augmenté au cours des trente dernières années, passant de 60% à 80%. Quatre mères sur cinq travaillent à temps partiel, et un tiers ne dépassent pas un taux d’occupation de 50%. Sur le plan politique, ce faible taux d’occupation représente une perte de précieux potentiel de main-d’œuvre.

Pourtant, l’amélioration des conditions permettant de concilier vie professionnelle et vie familiale – congé maternité payé, subventions pour les crèches et davantage de places en garderie – n’a guère changé la donne. À long terme, le revenu des mères reste de 60% à 70% inférieur à celui des pères, ce qui explique en grande partie le déficit d’environ 30% dans les rentes des femmes.

Même si les femmes souhaitent continuer à travailler à un taux plus élevé après leur congé de maternité, elles n’en ont aucune garantie. Suite à un article de nos confrères du «Tages-Anzeiger», des dizaines de femmes ont témoigné: elles auraient volontiers repris leur emploi, mais se sont heurtées à la limite d’un taux d’activité de 80%.

Une personne concernée écrit ainsi: «Mon entreprise m’a dit: soit tu reviens à 100% après trois mois, soit nous mettons un terme au contrat.» Une autre lectrice raconte: «Dans mon cas, le contrat n’a pas été prolongé après le congé de maternité. Très clairement parce que je suis devenue mère et que je ne travaille pas à plein temps. Mon ancienne entreprise s’est effectivement débarrassée de toutes les mamans.»

D’abord performantes, puis un facteur de risque

La conseillère aux États Maya Graf (Verts/BL) a elle-même vécu il y a plus de trente ans ce que rapportent les lectrices. Lorsqu’elle est retournée au travail après quatre mois de congé maternité, son employeur l’a licenciée sans préavis. «Que cela soit encore une réalité trente-trois ans plus tard n’est pas seulement honteux, mais inacceptable», estime-t-elle.

Pour la coprésidente de l’organisation Alliance F, qui se veut être la voix politique des femmes en Suisse, le problème réside dans le fait que les entreprises continuent d’entretenir des «stéréotypes patriarcaux». Cela se manifesterait notamment par le refus de laisser les mères reprendre le travail à un taux d’activité élevé, même lorsqu’elles le souhaitent. «Les firmes partent automatiquement du principe que les mères assument la majeure partie des soins aux enfants et des tâches ménagères», dit-elle. Résultat: après la naissance, les femmes ne sont soudainement plus perçues comme des atouts, mais comme des risques.

C’est également une vision à court terme sur le plan économique si, malgré le manque de personnel qualifié et la vague de départs à la retraite, les femmes bien formées sont écartées du marché du travail. Souvent avec de graves conséquences pour les mères. «Le plus grand risque de pauvreté en Suisse pour une femme est d’avoir un enfant», rappelle Maya Graf.

Une perte pour l’économie de la Suisse

Pour y remédier, Alliance F demande l’introduction d’un congé parental paritaire. L’initiative pour un congé familial prévoit dix-huit semaines de congé pour chaque parent. La parentalité deviendrait ainsi enfin «l’affaire des deux parents». Des études montrent en effet qu’un congé réservé aux pères fait évoluer les mentalités et les incite à assumer davantage de tâches de garde sur le long terme.

L’objectif est que la parentalité ne pénalise plus les femmes en premier lieu sur le plan professionnel. «Si le travail de care non rémunéré était réparti de manière équitable, on peut partir du principe que tous les futurs parents seraient soumis à la même charge», souligne Maya Graf. Les femmes seraient alors moins discriminées sur le marché du travail.

L’Union patronale suisse reconnaît que de nombreuses entreprises doivent «encore mieux organiser la transition après la naissance». D’un point de vue macroéconomique, il s’agirait d’une «perte» si les femmes bien qualifiées sont évincées du marché du travail après la naissance. L’association voit les causes principalement dans un manque de planification, des attentes divergentes et des difficultés au sein des entreprises concernant les modèles de temps partiel.

Photo de Sasun Bughdaryansur Unsplash